Entreprises et santé – Covid, guerre, climat : incertitudes en cascade

Les temps que nous traversons illustrent un paradoxe. Jamais dans l’histoire, la santé et la sécurité n’ont fait l’objet d’autant d’attention, mais jamais elles n’ont été aussi menacées. 

 

Trois sources majeures d’inquiétudes 

Le retour de la guerre en Europe a éclipsé deux autres menaces tout aussi réelles : la pandémie et les perturbations climatiques 

L’agression de l’Ukraine par la Russie, par le déséquilibre des forces en présence, par la destruction de villes martyres, par le nombre de réfugiés et par le fait que les soignants et les organisations humanitaires soient visés a provoqué un effet de sidération. Kiev n’est qu’à 2 500 km de Paris. La paix en Europe qui semblait définitivement installée n’est plus une donnée stable. La menace nucléaire resurgit. 

La pandémie qui paraissait reculer repart avec un nouveau variant omicron et de nombreux cas de réinfections mettant à bas l’idée qu’une immunité « naturelle » permettrait de reprendre une vie normale. Sans les vaccins, le fardeau sanitaire des dernières vagues aurait été majeur. 

Le sixième rapport d’évaluation du GIEC est du coup passé quasiment inaperçu. Il annonce : 

  • Une réduction de la disponibilité des ressources en eau et en nourriture (en Afrique, en Asie et dans les petites îles notamment) ; 
  • Un impact sur la santé dans toutes les régions du monde (plus grande mortalité, émergence de nouvelles maladies, développement du choléra), augmentation du stress thermique, dégradation de la qualité de l’air… ; 
  • Une baisse de moitié des aires de répartition des espèces animales et végétales. 

Ces effets sont irrémédiables, même dans l’hypothèse d’une limitation de la hausse des températures à 1,5°C fixé dans l’accord de Paris. Ils sont par ailleurs aggravés par la pauvreté ou l’accès limité à des services. D’ores et déjà, entre 3,3 et 3,6 milliards d’habitants vivent dans des situations très vulnérables au changement climatique. 

Le rapport conclut que les preuves scientifiques de ces risques sont sans équivoque et affirme avec un haut niveau de certitude que tout retard dans les actions de prévention ou d’adaptation nous fera perdre irrémédiablement la courte fenêtre d’opportunité pour offrir un avenir vivable et durable. 

 

Trois sources d’incertitudes qui sont liées 

Ces trois menaces ne sont pas indépendantes. La guerre, outre ses dommages directs et massifs, va provoquer entre autres une pénurie de céréales. La pandémie, outre ses effets sanitaires majeurs, a des conséquences économiques multiples, notamment une pénurie de semi-conducteurs. Les perturbations climatiques, outre les atteintes à l’environnement et à la santé, sont porteuses de menaces sociales, économiques et géopolitiques. L’inflation est de retour. 

Ces trois menaces majeures, sans même évoquer le terrorisme toujours prégnant, créent un climat d’incertitude extrême. J’ai évoqué dans mon précédent billet les conséquences de l’incertitude sur la santé mentale. D’autres effets sont à redouter. 

 

Quels impacts pour les entreprises ? 

Toutes les entreprises sont perturbées par la pandémie, toutes seront concernées par les désordres climatiques et certaines sont déjà fortement impactées par la guerre. L’incertitude n’est donc pas qu’individuelle, elle est aussi collective et organisationnelle. 

Dans ces trois menaces globales, le rôle des gouvernements est premier. Mais à leur niveau, les entreprises peuvent et doivent agir en tentant autant que faire se peut de créer un climat rassurant : 

  • En sécurisant les conditions de travail. La protection de la santé est un sujet qui peut créer du consensus dans les entreprises ; 
  • En favorisant le dialogue interne et la solidarité dans les équipes ; 
  • En veillant à ce que les nouveaux projets ne créent pas d’incertitudes supplémentaires, mais au contraire, dessinent une voie de mobilisation stimulante. 

Les incertitudes sont une source d’anxiété qui peut retentir sur la performance des équipes. Elles sont d’une ampleur telle qu’elles deviennent une variable stratégique à prendre en compte. Il y a un besoin fondamental de sécurité qui ne doit pas être négligé. A tous les niveaux, la confiance est nécessaire pour solidifier les organisations. 

Les managers en général et les HSE, en particulier, sont en première ligne pour faire face à une situation que les militaires caractérisent avec l’acronyme VUCA qui concerne aussi bien de nombreuses entreprises : Volatility, Uncertainty, Complexity et Ambiguity. 

 

William Dab
Professeur titulaire de la chaire d’Hygiène et Sécurité du Cnam où il forme des spécialistes des risques sanitaires du travail et de l’environnement, notamment par une filière d’ingénieur en gestion des risques, William Dab est médecin et docteur en épidémiologie. Sa carrière a été entièrement consacrée à la sécurité sanitaire qu’il s’agisse d’outils d’évaluation, de surveillance et de gestion des risques. Ancien directeur général de la santé, il a été membre du comité exécutif de l’OMS et président du comité européen environnement et santé pour la région Europe de l’OMS. Il a notamment publié « Santé et environnement » dans la collection Que sais-je ? (PUF) et « La Santé et le Travail » chez Arnaud Franel.