Entreprises et santé – Lubrizol : le rapport des inspections identifie les sources de méfiance

Après le rapport de la mission d’information de l’Assemblée nationale, le rapport de la commission d’enquête du Sénat, ce sont cinq inspections qui publient un document faisant le retour d’expérience de la gestion de la crise de Lubrizol. Par nature, ce document porte principalement sur l’organisation des services de l’État. Mais il comporte une analyse dont les exploitants ont tout intérêt à prendre connaissance.

 

Les sources d’inquiétude

Le rapport identifie plusieurs facteurs qui ont alimenté l’inquiétude de la population et qui n’ont pas été pleinement pris en compte dans la communication :

– La non-connaissance de la nature des produits stockés qui ont brûlé ;

– La difficulté de coordonner les démarches d’analyses physico-chimiques, ce qui n’a pas permis de fournir rapidement une information complète à la population ;

– Le retard à modéliser le panache de fumée et ses retombées ;

– La communication publique qui n’a pas été en mesure de contrer les fausses nouvelles circulant sur les réseaux sociaux et qui s’est attachée à l’impact sanitaire à court terme (jugé minime), alors que la préoccupation de la population concernait surtout les conséquences à moyen et long terme.

 

Les facteurs de méfiance

En situation d’incertitudes sur la réalité ou la gravité des risques sanitaires, la confiance est le paramètre clé de la gestion d’une situation, quel que soit son degré d’urgence. Le rapport des inspections pointe plusieurs éléments qui n’ont pas permis de construire la confiance malgré l’intervention des plus hauts responsables de l’État :

– un déficit d’information immédiat lié au fait que le dispositif de sirènes n’a pas été activé parce que l’incendie a débuté la nuit. Les inspecteurs demandent qu’un système d’alerte sur les téléphones portables soit opérationnel de toute urgence ;

– Des messages d’informations qui se sont tout de suite voulus rassurants malgré les incertitudes sur la nature des expositions ;

– Une insuffisante coordination des émetteurs d’information (préfet, agences, ministères de la santé et de l’environnement) qui a créé de la confusion ;

– Une insuffisante implication dans la communication des élus locaux et des professionnels de santé qui sont des vecteurs de confiance ;

– Un défaut de pédagogie sur les dispositifs de surveillance et d’évaluation des risques mis ou à mettre en œuvre pour réduire les incertitudes ;

– Une difficulté à articuler les décisions entre le niveau local et le niveau national, ce qui a créé des incompréhensions ;

– Une méfiance largement répandue et préexistante vis-à-vis de l’industrie chimique.

 

Points clés

Pour les exploitants, cet épisode doit servir de test pour la gestion des situations d’urgence susceptibles d’impacter la santé. Trois points sont à retenir :

  1. Éviter le réflexe de vouloir rassurer d’emblée alors que les données sur les risques sont incomplètes ;
  2. Mettre tout en œuvre pour réduire l’incertitude sur les expositions et contribuer à l’évaluation des risques ;
  3. S’articuler efficacement avec les services préfectoraux, les élus et les professionnels de santé, ce qui exige une préparation en amont, car cela est difficile à créer dans l’urgence.

Enfin, la question de la confiance que la population accorde aux industries intrinsèquement risquées demande à être traitée comme un problème de fond. Cela implique une posture ouverte construite « à froid », car à chaud, l’exploitant se retrouve souvent en position de bouc émissaire, même s’il n’est pas responsable directement de l’accident. Dans le cas de Lubrizol, le rapport des inspections souligne que les enseignements de l’accident de 2013 n’avaient pas été tirés, ce qui ne pouvait que créer une situation de controverse créant d’emblée un climat défensif difficile à surmonter.

 

William Dab
Professeur titulaire de la chaire d’Hygiène et Sécurité du Cnam où il forme des spécialistes des risques sanitaires du travail et de l’environnement, notamment par une filière d’ingénieur en gestion des risques, William Dab est médecin et docteur en épidémiologie. Sa carrière a été entièrement consacrée à la sécurité sanitaire qu’il s’agisse d’outils d’évaluation, de surveillance et de gestion des risques. Ancien directeur général de la santé, il a été membre du comité exécutif de l’OMS et président du comité européen environnement et santé pour la région Europe de l’OMS. Il a notamment publié « Santé et environnement » dans la collection Que sais-je ? (PUF) et « La Santé et le Travail » chez Arnaud Franel.

 

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