Entreprises et santé : Lubrizol, comment agir pour limiter la défiance de la population ?

Retrouvez les précédents billet de William Dab au sujet de Lubrizol : les risques pour la population, les risques pour les pompiers.

 

Reconnaissons-le : il est plus facile de donner des leçons après-coup que de décider de la bonne posture à chaud. Cependant, il y a une telle régularité dans les problèmes de gestion des risques accidentels que cela mérite réflexion.

Réflexe habituel : il faut rassurer

Déjà en janvier 2013, lorsqu’une fuite de mercaptan était survenue dans l’usine Lubrizol, le ministère de la Santé avait publié un communiqué indiquant que : « Au regard des concentrations présentes dans l’air et des données actuellement disponibles, ce produit ne présente pas de risque pour la santé. Exceptionnellement, certaines personnes plus sensibles ont pu ressentir les symptômes suivants : maux de tête, vertiges irritations oculaires et respiratoires superficielles (en particulier pour les asthmatiques), nausées voire vomissements. » C’est la même posture qui a été adoptée par les autorités dans la journée qui a suivi le gigantesque incendie de cette usine. Et c’est aussi ce que l’on a entendu en premier quand la question des risques liés au plomb répandu lors de l’incendie de Notre-Dame a été soulevée.

J’ai vécu ce genre de situation à de nombreuses reprises lorsque j’étais au ministère de la Santé. L’idée qui prévaut habituellement est qu’il faut avant tout rassurer la population pour éviter « la panique ». Pour rassurer, on nie le risque. Cela déclenche inévitablement une controverse. Et pour beaucoup, s’il y a controverse, il y a risque. Et les nuages sans risque, cela rappelle quelques épisodes tchernobyliens qui suscitent la méfiance.

Première leçon : assurer la cohérence des discours

Ainsi, un produit qui peut provoquer des vertiges ne « présenterait pas de risque pour la santé ». Mais chacun peut se dire que des vertiges peuvent entraîner des chutes, donc des blessures. Même raisonnement pour des personnes asthmatiques.

De même, lors de l’incendie d’il y a un mois, les autorités affirment d’un côté que la pollution atmosphérique n’est pas plus élevée que d’habitude, mais les récoltes sont bloquées. Il faut une pédagogie fine pour éviter que cela ne soit pas considéré comme une contradiction. Qui dit contradiction, dit défiance.

Deuxième leçon : distinguer risque et danger

Il est évident que les milliers de tonnes de produits chimiques qui ont brûlé sont une source de danger. Personne ne peut croire l’inverse. Mais danger ne signifie pas obligatoirement risque. Il y a un risque si des personnes sont exposées à la source du danger. Ce qui est évident dans le cas présent, mais encore faut-il distinguer le court et le long terme. À court terme, compte tenu de la survenue nocturne de l’incendie, il est raisonnable de parler de risque réversible se traduisant par des gênes plus que des maladies. Cela ne justifie pas une évacuation de grande ampleur. Les gens peuvent comprendre cela. Qu’en est-il à long terme ?

Troisième leçon : ne pas rassurer sans disposer de données solides

En France, les pouvoirs publics sont mal à l’aise dans les situations d’incertitude. Dire que l’on ne sait pas est considéré comme un aveu de faiblesse. Pourtant, on peut expliquer que les risques à long terme dépendent de l’importance de l’exposition aux produits de combustion. Et qu’évaluer cette exposition est complexe, que cela va demander de nombreuses analyses, donc du temps, de l’ordre de quelques semaines. On peut admettre que dans les jours qui ont suivi l’incendie, il n’est pas possible de répondre à la question, mais on peut annoncer le dispositif qui va être mis en place pour pouvoir y répondre le plus vite possible, ainsi que je l’ai évoqué dans mon billet du 2 octobre dernier.

En niant le risque et l’incertitude, favorise-t-on la confiance, calme-t-on l’inquiétude ? Rien n’est moins sûr. En voulant à tout prix rassurer, alors qu’il existe une pollution évidente, on crée les conditions d’une perte de confiance, donc d’une crise. Il vaut mieux reconnaître que la situation comporte des risques pour la santé et que ceux-ci vont être sérieusement évalués. Quand la population demande de la transparence je pense que c’est cela qu’elle demande, plus que la liste des milliers de substances qui étaient stockées sur le site de Lubrizol.

 

Vous pouvez échanger et poser vos questions à William Dab et aux équipes Red-on-line dans les commentaires ou sur les réseaux sociaux LinkedIn et Twitter : @HSE_Rol et @DabWilliam.

William Dab
Professeur titulaire de la chaire d’Hygiène et Sécurité du Cnam où il forme des spécialistes des risques sanitaires du travail et de l’environnement, notamment par une filière d’ingénieur en gestion des risques, William Dab est médecin et docteur en épidémiologie. Sa carrière a été entièrement consacrée à la sécurité sanitaire qu’il s’agisse d’outils d’évaluation, de surveillance et de gestion des risques. Ancien directeur général de la santé, il a été membre du comité exécutif de l’OMS et président du comité européen environnement et santé pour la région Europe de l’OMS. Il a notamment publié « Santé et environnement » dans la collection Que sais-je ? (PUF) et « La Santé et le Travail » chez Arnaud Franel.

 

Ajouter un commentaire