Entreprises et santé : IA et risques professionnels ?

Ce qu’il est convenu d’appeler l’intelligence artificielle (IA) soulève beaucoup de fantasmes et de peurs. Sans entrer dans toutes les dimensions d’une question fort complexe, interrogeons-nous sur les enjeux relatifs au travail et à la santé des travailleurs.

Deux rapports récents d’agence, l’une européenne et l’autre étatsunienne traitent cette question, ce qui montre qu’elle est réelle et qu’il faut préparer des réponses dès maintenant, même si l’IA est encore loin d’avoir l’autonomie projetée.

De quoi parle-t-on ?

Évidemment, avant de parler de l’IA, il faut se demander ce qu’est l’intelligence humaine. Parmi les milliers de définitions possibles, celle proposée par Jacques Attali a le mérite de dire l’essentiel en peu de mots : c’est la capacité de comprendre ce qui nous est étranger. Comprendre suppose apprendre et donc, l’IA renvoie à l’idée de machine apprenante.

Une machine capable d’apprendre, et pas seulement d’assurer des automatismes, va à l’évidence bouleverser le travail humain. Des métiers vont disparaître et surtout des milliers de tâches seront assurées par des machines. Cela dépasse déjà les tâches répétitives et pénibles. Dans certains domaines la machine fait mieux que le médecin, l’avocat ou l’ingénieur. Cependant, plus que la disparition des métiers, c’est surtout leur transformation à laquelle nous allons assister dans un premier temps. Ce que souligne très bien ma collègue Cécile Dejoux dans une interview récente.

Le rapport de l’Agence Européenne de la Santé et de la Sécurité au Travail (AESST)

L’AESST a centré sa réflexion sur les bénéfices et les risques de l’IA pour la santé au travail. La motivation pour développer l’IA dans les entreprises est de gagner en productivité, en qualité et en prévision (lire le dossier de L’Usine Nouvelle). Cette perspective dessine des risques potentiels : stress accru, discriminations, précarité, intensification des tâches, souffrance musculaire, accidents du travail dus aux chocs entre les Hommes et les robots et bien sûr, perte d’emploi.

De façon symétrique, des bénéfices sont possibles : réduction de la pénibilité, meilleure attention accordée au sens du travail libéré des tâches sans intérêt, prévention des TMS, réduction des expositions à des substances dangereuses, prévention des situations accidentelles.

Pour minimiser les risques et accroitre les bénéfices, l’AESST recommande de jouer la carte d’une collaboration Homme-Machine plutôt que celle d’une substitution.

Le rapport américain

Une note du directeur du NIOSH au sein des Centers for Disease Control and Prevention donne accès à une série d’études sur l’IA et la SST. Elle s’attache d’abord à identifier les secteurs dans lesquels l’IA va se développer dans un avenir proche : les capteurs, les robots et l’aide à la décision.

Les capteurs peuvent améliorer la surveillance et le dépistage des substances toxiques en milieu de travail, améliorer l’évaluation des risques et soutenir l’efficacité du management. Ils soulèvent a contrario la question du respect de la vie privée.

Les robots peuvent être juste automatisés ou dotés d’une certaine autonomie. L’accent est mis sur les risques des interactions avec les travailleurs.

Les systèmes d’aide à la décision peuvent contribuer à améliorer la sécurité industrielle et la gestion des situations d’urgence, à réduire les incertitudes décisionnelles. On peut questionner les principes éthiques qui guideront les algorithmes sous-jacents, la validité des choix qu’ils proposent et la responsabilité en cas d’erreur ou de défaillance.

 

Au final, on voit bien que les HSE devraient se mobiliser sur ces perspectives en étant proactifs. Il est clair que les risques sanitaires seront au cœur de l’acceptabilité de l’IA. Il nous revient d’éviter des réactions simplistes et de créer les conditions pour que l’IA soit au service de l’Homme au travail. Sinon, il se pourrait que l’on entre dans l’ère de la bêtise artificielle.

 

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William Dab
Professeur titulaire de la chaire d’Hygiène et Sécurité du Cnam où il forme des spécialistes des risques sanitaires du travail et de l’environnement, notamment par une filière d’ingénieur en gestion des risques, William Dab est médecin et docteur en épidémiologie. Sa carrière a été entièrement consacrée à la sécurité sanitaire qu’il s’agisse d’outils d’évaluation, de surveillance et de gestion des risques. Ancien directeur général de la santé, il a été membre du comité exécutif de l’OMS et président du comité européen environnement et santé pour la région Europe de l’OMS. Il a notamment publié « Santé et environnement » dans la collection Que sais-je ? (PUF) et « La Santé et le Travail » chez Arnaud Franel.

 

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