Entreprises et santé : faut-il tenir compte de la perception des risques ?

Sur le terrain, il arrive que les actions de prévention ne donnent pas les résultats espérés. De nombreuses raisons peuvent l’expliquer. Parfois, les interventions sont trop ponctuelles pour avoir un effet tangible sur des problèmes chroniques comme le stress ou les troubles musculosquelettiques. Ailleurs, on déploie des outils dont l’efficacité est incertaine. Ou encore, on offre des solutions auxquelles n’adhèrent pas les employés, le cas des équipements de protection individuelle étant un classique du genre.
Une autre raison fréquente est que la motivation à agir est inégalement ressentie. Ce qui est considéré comme important par les dirigeants ou les spécialistes des risques professionnels ne l’est pas par les acteurs directement concernés.
Une récente étude de la DARES permet d’éclairer cet enjeu.

L’enquête conditions de travail 2013

Cette enquête périodique par questionnaire est de grande ampleur. En 2013, elle a concerné 34 000 personnes. Sans entrer dans les détails, le recueil d’information permet de comparer les perceptions des employeurs et des employés en termes d’exposition aux risques physiques et psychosociaux. Ce volet de l’enquête porte sur 9 000 établissements du secteur privé et 17 000 salariés de ce secteur, représentant une population d’environ 17 millions d’employés.

Les facteurs physiques étudiés sont :

  • Le travail de nuit ;
  • Le travail en équipes alternantes ;
  • Le travail à la chaîne ou répétitif ;
  • Le bruit supérieur à 85 décibels et les vibrations ;
  • Les postures pénibles ;
  • La manutention manuelle de charges lourdes ;
  • Les agents chimiques dangereux ;
  • Les températures extrêmes.

Les risques psychosociaux pris en compte sont :

  • La nécessité de travailler dans l’urgence ;
  • Le sentiment de ne pas pouvoir faire un travail de qualité ;
  • Les tensions entre collègues ;
  • Les tensions avec la hiérarchie ;
  • Les tentions avec le public ou la clientèle ;
  • La crainte de se retrouver au chômage ;
  • Les horaires de travail imprévisibles ;
  • Une charge de travail trop importante.

Des écarts de perception notables

Pour 50 % des employeurs, aucun salarié n’est exposé à des facteurs physiques et dans 16 % des établissements, plus de la moitié des salariés sont exposés à au moins l’un de ces facteurs. En moyenne, 24 % des salariés seraient exposés à l’un des facteurs physiques.
Du côté des salariés, le tableau est différent : 74 % d’entre eux se déclarent exposés à au moins un facteur physique. Les écarts de déclaration sont très importants pour les produits chimiques dangereux (44 % contre 10 %). En revanche, pour le travail de nuit et le travail en équipes alternantes, aucun écart n’est observé.
En ce qui concerne les facteurs psychosociaux, on note des divergences d’évaluation pour tous les facteurs étudiés. Ainsi, 7 % des salariés considèrent que leur charge de travail est trop importante, alors que l’employeur déclare qu’aucun salarié n’est exposé à ce facteur. Les résultats sont analogues pour les autres facteurs de ce type.
Parmi les facteurs associés à ces divergences, on note qu’elles sont plus importantes dans les entreprises de moins de 50 salariés. De façon intéressante, les perceptions des salariés et des employeurs convergent quand des dispositifs de prévention des risques sont déployés. Il en est de même lorsqu’il existe des délégués syndicaux.

L’importance de la stratégie d’intervention

Les employeurs qui ont une obligation de prévention que le juge considère comme une obligation de résultat feraient bien de tenir compte de ces données et de s’interroger sur leur pertinence dans le cadre de leur entreprise. La prévention est toujours de nature socio psycho technique. Ce qui signifie que l’efficacité technique qui est bien sûr nécessaire n’est pas toujours suffisante. S’intéresser au vécu des risques est une composante indispensable d’une stratégie d’intervention bien pensée.
Il ne s’agit pas d’opposer une approche « objective » fondée sur une évaluation technique des risques telle qu’on la fait pour établir le document unique et une approche « subjective » qui s’intéresse à l’opinion des acteurs. En couplant les deux et surtout, en essayant de comprendre pourquoi des divergences de perception existent, on crée les conditions pour un meilleur rendement des actions de prévention.

 

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William Dab
Professeur titulaire de la chaire d’Hygiène et Sécurité du Cnam où il forme des spécialistes des risques sanitaires du travail et de l’environnement, notamment par une filière d’ingénieur en gestion des risques, William Dab est médecin et docteur en épidémiologie. Sa carrière a été entièrement consacrée à la sécurité sanitaire qu’il s’agisse d’outils d’évaluation, de surveillance et de gestion des risques. Ancien directeur général de la santé, il a été membre du comité exécutif de l’OMS et président du comité européen environnement et santé pour la région Europe de l’OMS. Il a notamment publié « Santé et environnement » dans la collection Que sais-je ? (PUF) et « La Santé et le Travail » chez Arnaud Franel.

 

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