Entreprises et santé : comment choisir les priorités ?

Une approche britannique

Je discute avec un directeur HSQE d’un grand groupe industriel : « Je suis assez satisfait, me dit-il, notre approche de l’évaluation des risques est bien acceptée, mes documents uniques sont mis à jour à 92 %, les managers jouent bien le jeu. Mais j’ai plus de mal dans le choix des priorités. J’ai pensé qu’une approche bottom-up était préférable, mais je me retrouve avec une grande hétérogénéité de propositions. Je n’arrive pas à mettre de la cohérence d’ensemble. Y a-t-il des critères de priorités universellement admis ? »

Je lui réponds : « En matière de prévention des risques sanitaires, mon premier réflexe est de regarder ce que font les britanniques. J’ai toujours trouvé que ce sont eux qui conciliaient le mieux la rigueur et le pragmatisme.

La proposition de UK Health and Safety Executive (HSE)

Détour par les bases de données : je découvre vite que la Grande-Bretagne a une nouvelle stratégie pour la santé au travail et que le HSE a été chargé de proposer une approche de définition des priorités. Pour cela, le HSE a lancé une vaste consultation à plusieurs niveaux et en mobilisant des outils quantitatifs et qualitatifs. Cette concertation a été structurée par huit critères :

  1. Impact de la survenue d’un seul cas de problème de santé lié au travail pour l’individu, l’entreprise et les autorités publiques
  2. Évolution prévisible du nombre de personnes potentiellement concernées
  3. Nombre de personnes déjà atteintes
  4. Évitabilité du problème
  5. Attentes des parties prenantes : travailleurs, public, pouvoirs publics, lobbies
  6. Connaissance de la source du problème (quels secteurs, quelles tâches …)
  7. Possibilité que l’entité chargée de la prévention peut effectivement prévenir le problème
  8. Nombre de personnes actuellement exposées

Une approche multicritères

Actuellement, dans la plupart des entreprises, on utilise une approche fréquence x gravité x évitabilité, sans qu’on précise de quelle fréquence il s’agit, de quelle gravité on parle (sanitaire, économique, sociale ?) ni qui est chargé de la prévention. De ce point de vue, la proposition du HSE est intéressante. Elle articule des critères individuels, populationnels, opérationnels et politiques. Elle demande de rassembler des preuves scientifiques tangibles tout en laissant une large place à l’expression des attentes des parties concernées.

Il reste ensuite à pondérer les différents critères. Dans le cas britannique, cela aboutit aux priorités suivantes : mésothéliome (cancer de l’amiante), cancer du poumon, maladie obstructive des poumons, troubles musculo-squelettiques, perte d’audition, stress, asthme, troubles induits par les vibrations.

Cependant, il n’y a aucune raison d’entériner les poids utilisés par le HSE ni de formuler les priorités en termes médicaux comme l’agence britannique a choisi de le faire. La même approche peut être utilisée pour définir des priorités en termes d’exposition, ce qui serait d’ailleurs plus intéressant en termes de prévention primaire.

Quelle faisabilité ?

Retour avec le directeur HSQE à qui je présente la démarche.

Sa première remarque : « je trouve très intéressant d’introduire dans les critères les moyens et les possibilités d’action des préventeurs de l’entreprise. C’est la première fois que je vois cela et du coup, l’exercice est réaliste. Il ne sert à rien de mettre en priorité des problèmes sur lesquels on sait très bien que l’on ne peut pas agir. »

Deuxième remarque : « je vais organiser une enquête interne pour demander à chacun de classer ces critères par ordre d’importance sur une échelle de 0 à 10. La moyenne des notes me fournira le poids de chaque critère. »

Troisième remarque : « je vais faire la liste de toutes les priorités que l’approche bottum-up m’a remontées et je vais organiser un atelier avec mes préventeurs, quelques médecins, des représentants du personnel au CSE et des managers. Pour chaque problème, je leur demanderai d’appliquer les critères et nous calculerons une note pondérée pour chacun. Et ensuite, je présente au CODIR et on verra bien. »

À mon tour : « je pense que votre démarche va de plus impulser une bonne dynamique et un large débat qui donneront une meilleure visibilité à votre service qui est encore perçu comme un « émetteur de normes ». Mais au fait, vos priorités pourraient-elles s’inscrire dans une cartographie plus large des risques de l’entreprise ? »

Réponse : « non, je ne crois pas, on ne peut pas mettre des risques de nature différente sur une même carte ».

«  Je ne suis pas d’accord, lui dis-je, et je vais vous expliquer pourquoi… »

 

Le détail de la démarche de priorisation du HSE est décrit dans l’article : A national Health and Work Stratégy : a search for evidence. Fishwick D et al. Occupational Medicine 2019, 69, 118-125. doi :10.1093/occmed/kqz001

 

Vous pouvez échanger et poser vos questions à William Dab et aux équipes Red-On-Line dans les commentaires ou sur les réseaux sociaux LinkedIn et Twitter : @HSE_Rol et @DabWilliam.

 

William Dab
Professeur titulaire de la chaire d’Hygiène et Sécurité du Cnam où il forme des spécialistes des risques sanitaires du travail et de l’environnement, notamment par une filière d’ingénieur en gestion des risques, William Dab est médecin et docteur en épidémiologie. Sa carrière a été entièrement consacrée à la sécurité sanitaire qu’il s’agisse d’outils d’évaluation, de surveillance et de gestion des risques. Ancien directeur général de la santé, il a été membre du comité exécutif de l’OMS et président du comité européen environnement et santé pour la région Europe de l’OMS. Il a notamment publié « Santé et environnement » dans la collection Que sais-je ? (PUF) et « La Santé et le Travail » chez Arnaud Franel.

 

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