Entreprises et santé : le capital humain est-ce une notion pertinente ou inappropriée ?

Parmi les raisons que j’ai évoquées dans un précédent billet pour motiver les entreprises à agir en santé au travail, la première faisait référence aux valeurs humanistes et au souci de préserver le capital humain.

Une notion controversée

Le capital humain est une expression qui provoque des réactions mitigées. Certains y voient la reconnaissance de la primauté de l’Homme par rapport aux conditions matérielles. D’autres, au contraire, pensent qu’accoler Homme et capital ramène celui-ci à un simple moyen de production.

Dans son intéressant blog, Martin Richer consacre un long billet à cette question : « … plutôt que ‘capital humain’ ou ‘ressource humaine’, le terme que j’utilise est celui de ‘potentiel humain’. Le potentiel humain va beaucoup plus loin qu’une ressource ou un capital ; il incorpore les capacités, la réflexion, l’innovation, l’adaptabilité, le progrès. En grammaire, le potentiel désigne une forme verbale exprimant une action future, dépendant d’une condition. Cette condition, c’est la motivation : sans la motivation, le capital humain reste un actif inerte. »

Capital humain et performance

Retenons l’hypothèse que le terme de capital humain témoigne d’une vision humaniste de l’entreprise et regardons les implications pratiques que cela entraîne. Malakoff Médéric Humanis (qui a créé avec le Cnam une chaire Entreprises et santé que je dirige) vient de publier une étude (à laquelle ni moi ni mon équipe n’avons participé) qui relie un indice de capital humain en entreprise (ICHE) et la performance économique.

L’indice repose sur la notation de cinq dimensions :

  • santé et qualité de vie au travail
  • éthique et démarche RSE
  • gestion des compétences
  • création et partage de valeur
  • gouvernance et management

Il varie de 0 à 100. Dans un échantillon de 229 entreprises privées de 50 à 5.000 salariés, sa moyenne est de 45 avec une distribution normale en trois tiers égaux : bons, moyens, insuffisants.

La performance a été appréciée par la progression du chiffre d’affaires, la marge opérationnelle, la solidité financière.

Il existe une corrélation positive entre l’ICHE et la performance. S’agissant de la performance boursière sur dix ans, l’écart observé entre l’ICHE supérieur ou inférieur à 50 n’est pas significatif sur la valeur des actions, mais sur leur volatilité, ce que les auteurs interprètent comme un profil de risque plus favorable.

Une motivation à l’action ?

Il n’est pas possible de conclure définitivement d’une telle étude que l’importance accordée à la dimension humaine dans l’entreprise est forcément un gage de performance. Le lien semble fort, mais son interprétation est complexe pour plusieurs raisons dont la principale est de savoir quelle est la cause et quel est l’effet. Ainsi, est-ce parce que l’entreprise a de bons résultats économiques qu’elle peut se permettre de s’intéresser à la dimension humaine de son fonctionnement ? Ou bien, est-ce l’inverse ? Pour répondre à cette question, il faudrait disposer de données historiques.

Autre question : qu’est-ce qui explique que les entreprises ont un ICHE élevé ou faible ? Est-ce la volonté des dirigeants, leur conception de l’entreprise et son histoire, la culture managériale, le secteur d’activité, la taille, la syndicalisation, etc. ? Une analyse qualitative viendrait utilement compléter l’analyse quantitative.

Quoiqu’il en soit, il est pertinent de faire rentrer des critères relatifs à l’Homme parmi les indicateurs de pilotage d’une entreprise. Si la santé ne peut pas constituer un objectif premier pour une entreprise, elle est un facteur contributif à l’atteinte de ses buts. Pour que ce ne soit pas qu’un discours, il faut lui fournir des outils opérationnels lui permettant de prendre en compte la santé des employés comme critère de décision. L’ICHE est une tentative bienvenue en ce sens.

 

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William Dab
Professeur titulaire de la chaire d’Hygiène et Sécurité du Cnam où il forme des spécialistes des risques sanitaires du travail et de l’environnement, notamment par une filière d’ingénieur en gestion des risques, William Dab est médecin et docteur en épidémiologie. Sa carrière a été entièrement consacrée à la sécurité sanitaire qu’il s’agisse d’outils d’évaluation, de surveillance et de gestion des risques. Ancien directeur général de la santé, il a été membre du comité exécutif de l’OMS et président du comité européen environnement et santé pour la région Europe de l’OMS. Il a notamment publié « Santé et environnement » dans la collection Que sais-je ? (PUF) et « La Santé et le Travail » chez Arnaud Franel.

 

 

2 commentaires

  1. Philippe ADAMI 8 mai 2019
  2. William Dab 14 mai 2019

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